Catherine Imbert,

pianiste

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Mihaela Ursuleasa est décédée à Vienne d'une rupture d'anévrisme le 2 août 2012, à son domicile, laissant une petite fille de 5 ans. Catherine Imbert, 28 août 2012

 

Le printemps roumain à Paris : une révélation, la jeune pianiste Mihaela Ursuleasa

Cet automne, l’auditorium du Louvre consacra deux journées exceptionnelles de musique filmée, les 23 et 24 novembre 1996, au chef d’orchestre roumain Sergiu Celibidache à l’occasion de l’avant-première mondiale du film de son fils, Serge Ioan Celibidachi1, Le jardin de Sergiu Celibidache. Ce furent seize heures de joie pure.

Le 12 mars 1997, le Châtelet, à travers Midi musical, accueillit pour son premier récital parisien la jeune pianiste roumaine de dix-neuf ans, Mihaela Ursuleasa dont les Roumains  suivent à la trace la carrière exceptionnelle depuis qu’elle a cinq ans, date de sa première apparition publique.

Cette prestation fut retransmise sur France Musique, le même jour à 18 heures, commentée par Stéphane Goldet, présentant Mihaela Ursuleasa  « un petit chignon, un peu voûtée sur son piano, à la manière de Clara Haskil ». Si, certes, le choix du programme – Scarlatti, Schubert, Schoenberg, Bach – aurait pu convenir à Clara Haskil, le physique d’une toute jeune fille, droite, souriante, enjouée, presque espiègle, joviale, juvénile était bien loin de ressembler à celui, pathétique, de l’irremplaçable Clara Haskil, aux yeux si emplis d’effroi et d’une tristesse résignée, malgré un sourire presque toujours nostalgique, précisément parce que la maladie, dans son adolescence emplâtrée et corsetée, l’avait broyée à jamais.  Son calvaire physique, elle le transforma en lumière métaphysique, ce qui explique « ses » Mozart que lui enviait son tellement cher condisciple Dinu Lipatti ; venu du même pays, lui-même souffrit tout autant qu’elle dans son corps jusqu’à une mort prématurée, dont le monde musical ne se remit pas.

Malgré de troublantes et émouvantes similitudes entre ces deux pianistes roumaines qu’un siècle sépare, chacune est unique et le restera.

Mihaela Ursuleasa, que la revue Piano recommandait d’écouter dès 1994, dans un article consacré à L’École de piano roumaine (n°9)2, a obtenu en 1995, cent ans après la naissance de Clara Haskil, le Prix Clara Haskil, à l’âge de seize ans, en interprétant le Concerto Jeune Homme de Mozart et l’Empereur de Beethoven. Ce concours fit l’objet d’un disque compact. Mihaela m’écrit le 19 mars 1997: « Le concours Clara Haskil,  c’est pour moi un des plus nobles et un des plus sérieux concours du monde. Il m’a apporté beaucoup de chances. »

Si les souffrances et certains destins peuvent parfois être comparés, dans le profil de ces deux pianistes, un lien les unit pour toujours : la mort du père, alors qu’elles sont toutes deux très jeunes, et un séjour à Vienne.

« Mon père » me dit Mihaela Ursuleasa, dans son français imagé et dont elle s’excuse d’emblée, le qualifiant de « très mauvais », « mon père  était pianiste de jazz à Brasov et hélas, devenu malade, il n’a pas pu voir la rue que j’ai prise ». Comprenez, « la voie ». Merveilleux détour sémantique et inspiré pour cette fille si éprise de liberté et revendiquant l’origine tsigane-rom de son cher papa disparu trop tôt, bien trop tôt. La rue, la voie, le chemin, ce qui mène à devenir soi-même. Devenir, en l’occurrence, cette immense pianiste que le monde applaudissait déjà comme un phénomène rare.

Brasov, ville qui dort à l’ombre des Carpathes où Vlad Tepes dit Dracula régnait en maître, est, outre le bastion de la défense de la chrétienté face aux assauts des Ottomans, celui de la musique de chambre en Roumanie. C’est dans ce creuset musical que Mihaela fit ses premières armes au piano aux côtés de son père, puis dans la classe de Stela Dragulin. Je surnommais moi-même ce professeur « le dragon » tant son exigence de dix heures de présence quotidienne au piano me laissait terriblement perplexe ! Un enfant de cinq ans ne peut ni ne doit être un singe de cirque, qu’on dresse, aussi doué soit-il. « C’est dans cette ville que naquit mon grand ami Radu Lupu » me dit-elle. Devons-nous voir ici un clin d’œil du destin de l’histoire du piano roumain à l’amitié rayonnante qui liait Dinu Lipatti à sa « chère et très susceptible Clarinette », alors que vingt deux ans les séparaient, Clara Haskil étant son aînée ?

Il semblerait que, pour les musiciens roumains les plus illustres jusqu’à aujourd’hui, Vienne soit un passage obligé où l’artiste doit s’aguerrir pour atteindre la pureté que l’art et la vie exigeront de lui : Georges Enesco presque enfant y connut Brahms, Lipatti y obtint un deuxième prix de piano (très peu sauraient nous dire qui fut le premier devant lui …. ), Clara Haskil y ressentit la chaleur d’un foyer …. Tous y étudièrent, avant d’aller vivre en France.

Mihaela Ursuleasa, elle, y arriva à l’âge de douze ans, accompagnée de sa jeune mère moldave et chanteuse – veuve désormais –, alors que Clara Haskil, ayant connu le même drame de petite fille, fut accompagnée par son oncle Avram, dès l’âge de sept ans.

Si un quelconque parallèle est à faire, ces deux enfants, prodiges et roumaines, connaîtront dans la capitale autrichienne, un nouveau père en la personne de leur professeur.

Pour Clara, avant Joseph Morpain, ce fut Richard Robert ; pour Mihaela, m’écrit-elle, « c’est la rencontre avec Heinz Medjimorec, disciple de Hauser de l’école pianistique de Liszt-Czerny-Sauer…, collègue de Gulda, Buchbinder, Badura-Skoda entre autres». Elle ajoute: « J’avais douze ans quand je suis partie pour Vienne avec ma mère. Clara Haskil avait dix ans et elle a trouvé dans son professeur, comme moi maintenant, un 2ème (sic) père. Il a compris très vite de quoi j’avais besoin. Il était tolérant mais en même temps aussi autoritaire  et il m’a donné beaucoup de courage, d’indépendance et de normalité dans ma vie.»

 

Heinz Medjimorec, au téléphone, me dit de sa jeune élève actuelle : « Ce fut un bonheur de découvrir cette jeune pianiste dont le talent m’apparut rarissime. Elle est une exception. »

Son parcours, à partir de ce soutien unique au piano et dans sa vie d’exilée, elle reconnaît le devoir à Claudio Abbado auquel elle voue une profonde gratitude. Le chef à Vienne la remarqua, s’intéressa à ses dons et lui proposa de la guider voire de diriger sa future carrière. Il lui conseilla d’obéir à sa suggestion d’interrompre sa carrière d’enfant prodige, même si elle lui valut d’enregistrer son premier disque à huit ans après avoir conquis les publics de Tokyo  et de  Munich, même si, après avoir été lauréate du Concours International de Piano de Senigallia, le Pape Jean-Paul II l’avait invitée au Vatican afin de la féliciter personnellement. Mihaela eut assez de sagesse, d’intelligence et d’humilité, pour écouter Claudio Abbado et pour rester à l’écart des scènes durant quelques années, s’adonnant à la réflexion toujours plus approfondie sur le répertoire, résistant ainsi à la tentation de ne demeurer qu’un enfant prodige. La maturité de l’enfant-interprète naîtrait de cette décision. Le temps du repos avait sonné. Mihaela devait souffler et retrouver sa respiration originelle. Pour que son corps se regénère. Pour qu’il se délie des chaînes du dressage. La vie s’ouvrait à elle. Légère enfin. Soyez remercié,  Monsieur Abbado.

En effet, grâce à sa générosité, elle obtint une bourse d’études de cinq ans à l’Académie Musicale de Vienne. Elle me confia avec émotion : « Claudio Abbado fut comme envoyé du bon Dieu, ni trop vite, ni trop tard mais au moment juste. »

Résonnaient en moi, accompagnés de son rire en spirale, les mots de Bach que me citait toujours mon maître Alberto Neumann pendant les cours de piano : « La note juste, au moment juste. Reste à les définir. »

Ainsi en 1995, Mihaela Ursuleasa était fin prête pour que son style et son art pianistique revus et corrigés par Vienne, soient reconnus à Vevey, dignes du Prix Clara Haskil. Sa personnalité sut convaincre.

Claudio Abbado la dirigea alors à Vienne, dans le Troisième Concerto de Beethoven, récompense dont il estimait qu’elle la méritait. Après quoi, elle interpréta le Concerto en la mineur de Schumann au Festival International de Saint Pétersbourg, le Concerto en fa mineur de Chopin à Hanovre et à Munich.

Les éloges des critiques furent unanimes. Reiner Wagner écrivit dans Hannover Allgemeine Zeitung : « …. Mihaela Ursuleasa peut être comparée à Pogorelich ; elle est comme la sœur de Martha Argerich (mais avec un toucher moins rude), ou la petite-fille de Rubinstein. »

Que de facettes aux mille prismes, comme celles, multiples, des yeux de la libellule, déjà évoquées au sujet de cette pianiste qui remporta un succès également triomphal au Châtelet, ce 12 mars 1997 ! Il prouve à quel point le jeu et la technique stupéfiante de Mihaela Ursuleasa respirent la joie de faire de la musique sans complexe, sans maniérisme, avec un bonheur, encore plus heureux s’il est innocent, encore plus heureux s’il est conscient. Dans la Sonate D 958 en ut mineur, que Schubert écrivit la dernière année de sa vie en 1828, Mihaela démontra l’ampleur de sa maîtrise et celle, déjà, de sa maturité. La clarté et la sobriété, qu’aucune emphase romantique n’altéra tout au long des quatre mouvements, nous livrèrent l’authentique intimité des âmes de l’interprète et du compositeur. Cette âme qui, dans le secret, traverse la distance idéale du corps à la lumière.  Vol silencieux de l’anisoptera.

André Suarès avait raison d’écrire :

« Le piano est un instrument incomparable quand il est touché par un musicien où rien ne reste du pianiste. Il est alors le plus bel outil de la musique : le musicien lui infuse son propre chant. »

Mihaela Ursuleasa est l’exemple vivant de la pensée de Suarès.

Beethoven était certain qu’on ne faisait pas de la musique par hasard. J’en eus la confirmation quand, à la fin de son récital, Mihaela choisit de jouer en bis, comme une prière qu’elle adressait à sa Roumanie natale, le Choral  de Bach que Lipatti avait coutume de jouer en bis Jésus que ma joie demeure. Oui, qu’elle demeure !

Après ce temps de recueillement où elle envoûta son public, Mihaela Ursuleasa, avec la modestie qui caractérise les grands, les très grands, m’apprit que le 21 mars, elle jouerait à Carnegie Hall, dans neuf jours.

Au programme, celui du Châtelet : trois Sonates de Scarlatti, Mi b Maj, K 193, Si mineur K 87, Fa mineur K 386, les Six petites pièces pour clavier, op 69 de Schoenberg, la Sonate D 958 de Schubert et, en supplément, les Variations sur un thème de Haendel, de Brahms.

Émue mais ne semblant pas très impressionnée de jouer pour la première fois dans ce temple de la musique outre-Atlantique, Mihaela nous faisait oublier le trac paralysant qu’éprouvait systématiquement Clara Haskil, avant d’entrer sur la scène que parfois elle aurait aimé  fuir.

Mihaela reviendra-t-elle des Etats-Unis, « infiniment heureuse » comme le fut Clara de son séjour américain en 1956 ?

Souhaitons le lui, elle qui a osé m’avouer que son plus grand rêve désormais était de jouer au Théâtre des Champs Elysées. Formulons le vœu qu’elle prenne quelque repos bien mérité, elle qui, à dix-neuf ans à peine, a déjà entièrement parcouru le répertoire pianistique, et qui pourtant m’écrit : « Il faut apprendre beaucoup aussi de la vie, à part la musique ». Beau programme  qui s’offre à elle, tellement désireuse de vivre et de se réjouir  des amitiés qu’elle se forge au cours de ses voyages et  qu’elle veut conserver.

« Un de mes rêves » m’écrit-elle « est de rencontrer d’autres musiciens qui sont d’un bon cœur ….»

L’âme de l’enfant revient, une fois l’ensorcellement sur la foule retombé. Il lui faut de l’amour, beaucoup d’amour pour donner et s’abandonner. N’était-ce pas Mozart qui en était affamé ? N’est-ce pas Mozart son musicien préféré ?

À l’aube de l’an 2000, j’ai eu conscience, le 12 mars, au Châtelet, de m’adresser à une musicienne hors du commun. Mihaela Ursuleasa sera-t-elle la pianiste roumaine du XXIème siècle ?

                                                             Catherine Imbert, Paris, 28 mars 1997

   

1   C’est bien Celibidachi. Le i final fait toute la différence entre le fils et le père. Ce n’est pas une faute de typographie.

2   L’École de piano roumaine,  Catherine Imbert, Revue Piano, n° 9, 1994 , Paris.   

 

(c) Catherine Imbert