Catherine Imbert,

pianiste

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L'école roumaine de piano

 

Née il  y a cent trente ans, l'école de piano roumaine s'est développée sur un fond musical millénaire : danses et chansons des bergers des Carpathes, chant monodique de la liturgie byzantine... Le piano est devenu complémentaire de cette tradition orale en l'ouvrant à la tradition occidentale. Histoire de cette jeune école qui a formé et forme encore de grands talents.

(Paru dans Piano, 9, 1995-1996, numéro hors-série de La Lettre du Musicien, pp. 107-112.

http://www.la-lettre-du-musicien.com/)

 

Le Conservatoire de musique Ciprian-Porumbescu de Bucarest, connu depuis 1990 sous le nom d'"Académie musicale", a fêté, en 1994, son cent trentième anniversaire. Autant dire que l'école de piano roumaine est jeune. Elle a d'ailleurs l'âge de l'union des principautés moldo-valaques, réunies en 1859 sous Alexandru Cuza.

A partir de cette date, où se réveille la conscience nationale de tout un peuple en butte aux sujétions ottomane ou russe, les Roumains ressentirent la nécessité d'officialiser un mouvement musical qui existait et de l'institutionnaliser dans le cadre de la création d'un conservatoire. C'est le violoniste et compositeur roumain, d'origine allemande, Alexandru Flechtenmacher qui le créa en 1864, au moment même où Anton Rubinstein fondait le Conservatoire de Saint-Pétersbourg en Russie, en 1862. Flechtenmacher eut la joie d'entendre l'une de ses œuvres, l'Ouverture moldave, jouée par Franz Liszt lors de son passage à lasi, le 11 janvier 1847, au cours d'un des dix-sept récitals qu'il donna en Roumanie.

Très vite, Eduard Wachmann, directeur du Conservatoire de Bucarest de 1869 à 1903, fonde en 1866 la Société philharmonique de Bucarest qui deviendra par la suite l' "Orchestre philharmonique Georges Enesco".

Une école de piano prend naissance à l'intérieur des frontières : en Moldavie à lasi, en Transylvanie à Cluj et en Valachie à Bucarest, capitales où siègent les trois conservatoires nationaux. De génération en génération, elle s'affirmera à travers le monde, de Londres à Tel-Aviv, d'Amsterdam à Berlin, de Paris à Hambourg. Outre d'illustres concertistes tels Dinu Lipatti, Silvia Serbescu, Valentin Gheorghiu, Dan Grigore, Radu Lupu, Andreï Vieru, elle a produit une pléiade de compositeurs non moins célèbres, comme Constantin Silvestri et Marius Constant, entre autres, et un nombre infini de pédagogues qui, tous, restent très attachés aux filiations spirituelles qui les lient à leurs maîtres.

 

UN PATRIMOINE SÉCULAIRE

« Ilot latin dans un corset slave », la Roumanie est une voie de passage située à un carrefour géographique, et donc le lieu de rencontre de multiples influences. Voilà qui explique l'acculturation des Roumains, c'est-à-dire leur totale disponibilité d'esprit et d'oreille et cette capacité d'adopter toute tradition importée en l'adaptant à leur réalité ambiante.

L'école de piano roumaine bénéficie d'un riche substrat musical dont les origines remontent à la civilisation thraco-illyrienne : imprégné du "mélos" populaire que les bergers des Carpathes transmettaient au cours de la transhumance, en chantant de mélancoliques "doïnas" ou en dansant une "hora", soutenus par un chalumeau percé de quatre trous, il fut enrichi par les chants liturgiques byzantins que l'Eglise orthodoxe roumaine pratiquait sur un mode homophonique.

La musique accompagne depuis la nuit des temps chaque geste de la vie quotidienne et le rythme des saisons. Enesco écrivait, en 1931, dans La Revue musicale : « Le paysan roumain porte la musique en lui. Dans les solitudes des montagnes et des champs, elle est sa compagne ; elle calme les terreurs qui l'assaillent, l'aide à exhaler son "dor", nostalgie inexprimable qui lui dévore l'âme. Issue des souffrances du peuple roumain pourchassé par les envahisseurs, sa musique est douloureuse et noble, même dans les rythmes bondissants des danses rapides. Telle quelle, cette musique est l'un des trésors dont puisse le plus s'enorgueillir la Roumanie. »

Mais la culture musicale roumaine était jusqu'au 19e siècle une culture orale non écrite. La preuve la plus émouvante en est la rencontre entre Liszt (à lasi, en 1847) et le "lautar" Barbu à qui le musicien hongrois, passionné de musique populaire et enthousiasmé par ses improvisations spontanées au violon, dit, après avoir versé des louis d'or dans sa coupe de champagne, selon la coutume roumaine : « Bois, mon maître, bois, car Dieu t'a fait artiste et tu es plus grand que moi ! »

Grâce à ce fonds autochtone né dans les villages les plus retirés des Carpathes et au-delà, un répertoire oral musical très étendu se répandit, où puisa d'ailleurs Béla Bartok.

 

TRADITION BYZANTINE ET CULTURE OCCIDENTALE

Sur cette infrastructure musicale, le piano intervient en Roumanie comme un facteur permettant de s'ouvrir à l'écriture contrapunctique occidentale. Le musicologue roumain Radu Stan insiste sur ce point : « II ne s'agit pas du passage d'une culture à une autre, mais d'une ouverture d'esprit. Le piano devient complémentaire, en Roumanie, d'une tradition orale, laïque et chorale. Du chant monodique byzantin, dont la messe du dimanche assurait la transmission orale, on passe, grâce au piano et en partie à l'orgue, à la polyphonie. » Ce pont de liaison, le Roumain l'a traversé graduellement, de façon didactique. L'école de piano roumaine n'a donc pas surgi d'un champ vierge et stérile. Preuve en est la présence, avant la Première Guerre mondiale, de deux cents éditeurs de musique en Roumanie.

 

LA  VIRTUOSITÉ N'EST PAS UN BUT

Cette école est originale dans la mesure où elle est intégrée à un art social, tenant compte de la personnalité de chaque individu. Sa spécificité est de n'envisager aucun but "acrobatique" dans le travail au piano de l'élève.

Déjà, en 1923, la loi concernant l'enseignement secondaire en Roumanie remplaça la conception de la musique comme "dextérité" par celle de la musique considérée comme un "art". Cette préoccupation constante dans l'esprit du corps professoral roumain a été soutenue par l'intérêt assidu et généreux de Georges Enesco qui fut proclamé recteur d'honneur du Conservatoire de Bucarest, le 20 septembre 1931. Excellent pianiste lui-même, il combattait « le miracle du froid artificiel de certains interprètes ».

 

DES LIENS PRIVILÉGIÉS AVEC PARIS

Les Roumains ont bénéficié d'un enseignement très moderne avec la volonté de s'ouvrir aux méthodes et aux répertoires de l'Occident. La jeunesse de leur école accrut leur soif de connaissances et leur volonté de s'expatrier pour étudier à l'étranger. Ce fut Vienne, puis Paris pour Clara Haskil. Clara ne peut donc pas être considérée comme le fruit de l'école roumaine, malgré le fait qu'elle ne renonça jamais à sa nationalité. Comme elle et Enesco, de nombreux Roumains choisirent Paris afin de rencontrer Alfred Cortot, Paul Dukas ou Vincent d'Indy.

Ce dernier, qui fut le maître à penser d'un grand nombre de musiciens roumains, dit à leur propos : « II y a à la Schola Cantorum, chaque année, une véritable colonie roumaine ; c'est un pays actuellement qui nous apporte le plus fort contingent d'étrangers. Et l'on peut dire que ceux qui sont déjà retournés là-bas n'ont pas perdu leur temps à Paris ; car ils ont créé en Roumanie, après s'être nourris de la manne scholiste, un foyer d'art vrai, et très différent de ce qui se fait communément dans les Balkans. Grâce à leur influence, les plus intéressants d'entre leurs cadets viennent à leur tour, et c'est une sorte de boule de neige qui perpétue les échanges spirituels et artistiques entre l'"autre sœur latine" et nous. »

Cella Delavrancea et Liana SerbescuUne pianiste roumaine hors du commun vint étudier à Paris, dans la classe d'Isidor Philipp, au Conservatoire : Cella Delavrancea. Née le 2 décembre 1887, elle avait alors 15 ans. C'était en 1902. Elle mourut à Bucarest, en 1991, à l'âge de 104 ans, ce qui lui vaut l'honneur d'être citée dans Le Livre des records comme la pianiste la plus âgée qui donna son dernier récital, chez elle, à 99 ans ! Son élève Dan Grigore, actuellement professeur à l'Académie musicale de Bucarest, lui-même maître d'Andreï Vieru qui réside en France depuis 1989, est considéré comme "le" pianiste à entendre à Bucarest après Valentin Gheorghiu. «Son interprétation de la Sonate funèbre de Chopin », rapporte Andreï Vieru qui dit lui vouer une immense admiration, « est unique ! »

Cella Delavrancea, très amie de Gabriel Fauré et de Cortot, enseigna avec une imagination et une poésie où se croisaient les images littéraires. « Elle faisait de la littérature au piano ; on était transportés ! Elle exerçait une influence très subtile, pas didactique, pas dictatoriale. Elle avait une culture de la sonorité très originale, un style proche de celui de Michelangeli alors qu'ils n'étaient pas du tout de la même époque », révèle Dan Grigore. Peut-être est-ce cette vue imaginaire de la musique qui attira Radu Lupu qui, après ses études à Moscou avec Heinrich Neuhaus, entre 1961 et 1968, alla chez cette "grande âme" dialoguer en musique ?

Un autre jeune homme lui demanda conseil: il s'agit de Tudor Dumitrescu, mort à 20 ans lors du tremblement de terre du 4 mars 1977, pianiste que l'on compare souvent en Roumanie à Lipatti.

La légende court qu'il n'avait pas voulu sortir pour travailler quelques heures de plus le Troisième Concerto de Rachmaninov qu'il devait jouer avec l'Orchestre de la Radiodiffusion roumaine. Il avait obtenu la médaille d'or au Festival de la jeunesse et des étudiants de Berlin, en 1974.

Il faut citer aussi un pianiste qui eut ses heures de gloire en Roumanie, après avoir étudié à Paris, en 1928, dans les classes de Paul Dukas et de Cortot. Alexandre Démétriad, né le 28 mars 1903 en Moldavie, fut l'élève de Nadia Boulanger à qui il dédicaça une sonate de deux pages intitulée Agité avec angoisse. Ce grand poète fut emprisonné dans les geôles communistes, ce régime condamnant l'homosexualité. C'est grâce au soutien de Georges Georgescu, chef d'orchestre roumain avec qui Dinu Lipatti appréciait tellement de jouer, qu'Alexandre Démétriad fut libéré de prison, en 1959. Ce régime politique raya de la carte civile nombre de grands artistes et il faudra de longues investigations pour les ressusciter. Les archives de la Radiodiffusion roumaine réserveraient, sans doute, des surprises.

 

L'ÉCOLE MODERNE DE PIANO

A Leipzig, centre de l'enseignement européen du piano, se formèrent quatre remarquables pianistes dont deux posèrent  les bases de l'enseignement moderne du piano au Conservatoire de Bucarest, à leur retour. Parmi elles, Aurélia Cionca, qui fut l'élève favorite de Reisenauer, un des disciples de Liszt. Muza Germani-Ciomac et Florica Musicescu étudièrent avec Robert Teichmuller, et Constantza Erbiceanu, brillante pianiste, eut le bonheur d'être acceptée dans la classe du professeur Carl Reinecke, alors âgé de 71 ans.

Deux noms reviennent sans cesse, illustrant les deux personnalités de la pédagogie pianistique roumaine : "mademoiselle" Erbiceanu devant qui Sviatoslav Richter, pétri d'admiration, tomba à genoux, et "mademoiselle" Musicescu (chacune tint à ce titre jusqu'à la fin de sa vie). C'est après 1920 que le Conservatoire de Bucarest s'enrichit de la présence de ces deux professeurs de piano. Toutes deux nées en Moldavie, elles connurent d'innombrables satisfactions avec leurs élèves.

Constantza Erbiceanu eut la joie de découvrir un immense talent dans le petit Valentin Gheorghiu, âgé de 6 ans, qui deviendra son « fils spirituel » et dont elle écrira au verso de son portrait d'enfant, le 18 mars 1958 : «Qui aurait cru alors que cet enfant adorable serait bientôt la fierté de notre pays dans le monde entier ? Moi, je l'ai cru. » Sa confiance fut récompensée puisque actuellement le nom de Valentin Gheorghiu est toujours cité comme référence. Les éloges sur son art d'interprète et de compositeur le décrivent doué d'une technique transcendantale, d'une fluidité et d'un art poétique inégalables. Résidant à Bucarest, Valentin Gheorghiu n'y enseigne pas.

Florica Musicescu, elle, vit ses aspirations comblées dans la divine personnalité de son élève Dinu Lipatti. Il possédait tous les dons immatériels et physiques pour devenir ce qu'il fut : bonté d'âme, humilité, goût de l'effort, état d'amour devant l'œuvre qu'il abordait, soif de perfection et d'absolu, main qui pouvait accomplir, sans difficulté, un intervalle de douzième, mémoire infaillible. Tous ces éléments réunis furent fertilisés par l'assistance et la précieuse pédagogie de Florica Musicescu qu'il appelait tendrement, en italien, dans ses lettres, "Donna Flora" (Dame Fleur).

Constantza ErbiceanuConstantza Erbiceanu fut professeur au Conservatoire de musique de Bucarest d'avril 1924 à octobre 1938, date à partir de laquelle elle continua d'enseigner chez elle, lors d'après-midi musicaux, sans jamais faire commerce de ses conseils. De nature ascétique, elle refusait le téléphone car elle préférait écrire ; son modeste appartement devint le sanctuaire de tous les musiciens qui venaient boire à sa source. Lorsque Richter lui rendit visite, elle lui offrit le Concerto pour piano et orchestre de Reger qu'elle avait joué, en témoignage de la haute estime que son jeu lui inspirait.

Avant-gardiste, elle fit découvrir, en avril 1914, à Paris, l'œuvre pour piano de son maître et ami Reger qu'elle rencontrait à Meiningen et qu'on appelait à cette époque « le second Bach ». Ses prestations, que la critique accueillit avec les plus grandes louanges, firent dire à Moskowski qui fut son professeur à Paris et qui lui avait dédicacé son Concerto pour piano et orchestre en ré majeur qu'elle joua en première audition à Berlin, en avril 1901 : « Vous êtes l'apôtre de Reger. »

 

L'HÉRITAGE DE FLORICA MUSICESCU

Florica Musicescu et son élève Corneliu GheorghiuElle, qui conseillait à ses élèves de «penser longuement et d'agir prestement», selon les mots de Gide, n'a laissé aucun traité écrit des méthodes qu'elle appliquait avec chacun. Corneliu Gheorghiu dit qu'elle s'exprimait parfois de façon sibylline et qu'il fallait décrypter le message !

Dans la classe de Florica Musicescu se croisèrent les musiciens les plus doués : Aurora Ienei et Maria Fotino, ses élèves féminines très réputées en Roumanie, la première pour avoir dans son répertoire l'œuvre intégrale pour piano d'Enesco et qui enseigne à l'Académie musicale actuellement, la seconde pour son art poétique incomparable, dans les Scènes d'enfant, par exemple.

Constantin Silvestri, dont le talent de pianiste et de compositeur lui permit d'écrire de très belles suites pour piano qu'Aurora Ienei a enregistrées, fit une carrière internationale de chef d'orchestre. Il fut inscrit chez Florica Musicescu de 1930 à 1932 et de 1939 à 1940.

Dan GrigoreAutre figure de la classe, Marius Constant qui dit : « Savez-vous qui j'avais comme collègue de classe chez mademoiselle Musicescu ?... Le roi Michel de Roumanie ! » Marius Constant suivit ses cours de piano de 1937 à 1940 et de 1943 à 1944. Depuis, il s'est installé à Paris et est devenu le compositeur et chef d'orchestre que tout le monde connaît. Radu Lupu, également, prit des leçons avec Florica Musicescu durant trois mois, à son retour de Moscou. Quant à Dan Grigore, qui est la tête de file du piano roumain, il fut, outre sa filiation spirituelle avec Cella Delavrancea, un élève assidu de "Mademoiselle".

En 1969, Florica Musicescu s'éteignit. C'était la veille du printemps, le 19 mars, jour de naissance de son élève élu des dieux, Dinu Lipatti.

Dinu Lipatti lui-même n'a pas laissé d'école, bien qu'il ait enseigné à Genève. Il n'eut pas de réels élèves, il préférait le terme de disciples. Il écrivait à ''Donna Flora" : « Je ne suis pas un bon pédagogue car je propose au lieu d'imposer (on ne peut pas changer sa nature !)...Et puis, je n'ai pas la vocation ! » Mais le souvenir qu'il laissa dans l'esprit et le cœur de ceux qui l'approchèrent dans sa classe - Jacques Chapuis, Bela Siki, Hédy Salquin - est lumineux.

 

L'ENSEIGNEMENT AUJOURD'HUI

Silvia SerbescuLes pianistes, devenues gloires nationales de Roumanie, qui prirent la relève de leur professeur Constantza Erbiceanu et qui marquèrent le plus, après elle, l'école de piano de Bucarest, furent Silvia Serbescu et Lidia Cristian. Elles firent de leurs propres filles, Liana Serbescu et Maria Cristian, deux pianistes dont les activités servent grandement à l'élargissement du répertoire pianistique et à la pédagogie elle-même. Liana Serbescu, qui réside en Hollande, est l'interprète et la pionnière des œuvres écrites par des femmes, comme Louise Farrenc, Clara Wieck dont elle a enregistré le Concerto pour piano et orchestre composé à l'âge de 14 ans, Fanny Hensel-Mendelssohn, sœur de Félix, qu'on peut découvrir grâce à deux enregistrements qu'elle a faits sur le cycle "L'Année", et Ethel Smyth qu'elle découvrit, recopiant à la main, dans les bibliothèques de Londres, ses œuvres pour piano qu'elle vient d'enregistrer.

Silvia Serbescu eut une classe très sérieuse au Conservatoire où elle forma Lavinia Coman, le pianiste concertiste Constantin lonescu Vovu, loana Minei, Georgeta Stefanescu Barnea (que l'Institut américain biographique de Raleigh, en Caroline du Nord, a nommée en 1994 "Femme de l'année") et Théodore Paraskivesco, professeur de piano au Conservatoire national supérieur de Paris, dont l'assistante n'est autre que Maria Cristian, résidant à Paris depuis 1969.

Lidia Cristian eut comme élève Marta Paladi à qui l'on doit la biographie très documentée qu'elle écrivit sur Florica Musicescu et le développement artistique d'un pianiste de la génération actuelle que le public bucarestois connaît déjà très bien et dont la cote monte : Viniciu Moroianu, professeur à l'Académie musicale.

Une autre pianiste d'une grande envergure à citer dans ce panorama de l' "école Erbiceanu" : Eliza Hansen, née Ghiul, professeur de piano dont la réputation n'est plus à faire à Hambourg, où elle enseigna à la "Hochschule" pendant cinquante-cinq ans. Elle fut le professeur de Christoph Eschenbach qui étudia avec elle de 1950 à 1953 et de 1959 à 1964. En 1965, il obtint le premier prix "Clara Haskil" de Lucerne grâce auquel débuta sa carrière.

Enfin, il faut signaler la fondation de EPTA (European Piano Teachers Association), à l'initiative d'une élève de Constantza Erbiceanu, Carola Grindea, à Londres, qui enseigne, au piano, la méthode "Alexander".

Constantza Erbiceanu est décédée le 22 octobre 1961, ayant légué ses partitions, photos et souvenirs au Conservatoire de Bucarest, comme elle fit don des cent lettres qu'elle possédait de sa correspondance avec son maître Moskowski, ainsi que du Concerto qu'il lui avait dédicacé, au gouvernement polonais.

Gheorghe HalmosCe panorama de l'école de piano roumaine ne serait pas complet si l'on n'évoquait pas le nom de Gheorghe Halmos qui enseigna au Conservatoire de Bucarest de 1967 à 1979. Ce pianiste connut une carrière internationale. Il enseigna près de vingt ans, de 1945 à 1967, au Conservatoire Gheorghe Dima de Cluj, succédant à Sigismund Todutza.

Gheorghe Halmos eut de brillants élèves : il forma le pianiste Ferdinand Weiss, excellent accompagnateur, et Gheorghe Sava qui enseigne actuellement le piano à la "Hochschule" de Berlin. Il eut comme élève Gabriel Amiras, lui-même professeur de Dana Borsan qui passe pour une des plus remarquables pianistes de la génération actuelle à Bucarest. Elle enseigne à l'Académie musicale.

 

CLUJ, BRASOV ET IASI

Si on parle d' "école de piano roumaine", il est indispensable d'englober les Académies musicales de Moldavie (lasi) et de Transylvanie (Cluj, Brasov, Timisoara) où une pépinière de professeurs enseignèrent.

Cluj, où Liszt et Strauss se produisirent, a compté d'excellents pédagogues de piano dans les personnes d'Ana Voileanu Nicoara, d'Ecaterina Fotino-Negru, sœur de Maria Fotino avec qui elle enregistra à deux pianos, de Georges Ciolan et de Ninuca Osanu Pop. Rappelons que c'est à Timisoara que Bruno Walter fit ses débuts de chef d'orchestre en 1898.

A Brasov règne l'enseignement de Stela Dragulin, doyenne de la faculté de musique : beaucoup, à Bucarest, parlent avec émerveillement de certains de ses élèves qui seront, très certainement, les espoirs de demain, déjà "pris en main" en Autriche ou aux Etats-Unis... Un nom circule, à retenir, celui d'une jeune fille de 16 ans... Mihaela Ursuleasa, née à Brasov, qui, depuis deux ans, étudie à Vienne, sous le contrôle de Claudio Abbado.

N'oublions pas que Brasov a vu naître Radu Lupu qui, avec Théodore Paraskivesco, a été formé par Lia Busuioceanu, de 5 à 13 ans.

Les cours internationaux d'interprétation musicale, l'été, et le prestigieux Festival de musique de chambre pourraient peut-être faire de Brasov le Salzbourg de la Roumanie !

A lasi, enseignent actuellement le piano, à l'Académie musicale : loan Welt et Mircea Dan Raducanu qui a publié une Méthodologie de l'étude et de l'enseignement du piano, très différente de la méthode Dratan que le professeur Dragos Tanasescu a écrite en trois volumineux tomes, à partir des premières syllabes de son nom.

Ce panorama de l'école de piano roumaine, quoique limité, démontre que la Roumanie est un pays où foisonnent les idées créatrices, les forces vigoureuses d'une volonté de connaissance de répertoires, de méthodes, de méthodologies que les années de communisme ont malheureusement freinées.

 

LA RÉFORME DE L'ENSEIGNEMENT

« A quelque chose, malheur est bon », disent cependant les Roumains, optimistes ! L'organisation de l'enseignement depuis 1948-1950, calquée sur le modèle soviétique, a été, en effet, l'occasion de créer un enseignement sérieux. « II y a là une contradiction phénoménale : on est contre les élites et on a produit des élites par une sélection de base, avec des tests d'aptitude ! » explique un professeur de piano d'un de ces lycées. Les trois Conservatoires (Bucarest, lasi, Cluj) devinrent des instituts d'enseignement supérieur dits "Académies musicales" (auxquels s'ajoutèrent ceux de Brasov et de Timisoara) avec le baccalauréat obligatoire et des concours d'admission. L'école musicale devint gratuite et ouverte à tous, dans la mesure des aptitudes de chacun. Cette politique a permis la création, dans tout le pays, de soixante lycées musicaux dont les deux plus célèbres sont le "lycée Lipatti" et le "lycée Enesco", à Bucarest, et où des enfants de plus en plus nombreux affluèrent, mais sélectionnés, dès le plus jeune âge.

Une fois passés les tests d'aptitude, l'enfant choisit l'instrument vers lequel il est attiré et travaille plusieurs heures par jour. A 10 ans, il commence à jouer de la musique de chambre, soutenu par l'étude du solfège et de l'histoire de la musique. « Tout ce que l'interprète doit savoir, il l'apprend au lycée. C'est dans le cycle supérieur, à l'Académie musicale, qu'on approfondit les connaissances de l'interprète. On élargit son champ d'éducation, d'analyse, d'écriture, on le guide vers les concours internationaux », souligne le recteur de l'Académie, Petre Lefterescu. C'est au lycée, en effet, qu'Andreï Vieru dit avoir très bien appris avec Ludmila Popisteanu et que Viniciu Moroianu a été formé par Marta Paladi. « Chaque lycée a une chaire de piano, tenue par un professeur éminent. De 14 à 18 ans, c'est une étude très intensive que l'élève suit. A 18 ans, il doit passer son baccalauréat s'il veut poursuivre ses études musicales à l'Académie musicale. Le baccalauréat réussi, il aura à passer un concours d'admission devant un jury de trois ou quatre personnes, toutes pianistes, dans un programme classique, avec des épreuves techniques de gammes ou d'exercices de Czerny, une lecture à vue, des épreuves de solfège et de dictée. »

 

L' "ECOLE DES ARTS"

Enesco "parlait" du violon, selon son expression, jouait du piano, de la harpe, dirigeait ; Lipatti jouait du piano, composait, écrivait des critiques musicales ; Haskil jouait du violon et du piano ; Silvia Serbescu était licenciée en mathématiques ; le Roumain Carol Miculi, pianiste et élève de Chopin à Paris, suivit les cours de médecine de la faculté de Vienne... Cette polyvalence des Roumains se retrouve dans un institut créé pour les musiciens amateurs à Bucarest : l'Ecole des arts. Cette école accueille des élèves soutenus par des professeurs excellents, comme le pianiste Dan Mizrahy qui fit découvrir au pays roumain toute l'œuvre de Gershwin. Une façon, sans doute, d'oublier les geôles froides où Dan Mizrahy resta plus de deux ans en 1951, pour discrimination sociale !

 

Cioran affirmait, en 1940-1944, dans le Bréviaire des vaincus : « Quel mauvais sort a scellé nos origines? Et quel sceau nous a condamnés d'emblée à la honte de ne pas avoir de destinée ? Jamais une couronne de grandeur n'orna un crâne de Valaque(1). » II serait consolé en lisant les paroles de Comte-Sponville tirées de L'Amour, la solitude :

«Même dans Schumann, j'aime mieux Clara Haskil ou Dinu Lipatti. Par exemple, ils ont enregistré tous les trois [le troisième étant Yves Nat] le Concerto pour piano : Dinu Lipatti me paraît l'emporter nettement, par la grâce, là encore, par la noblesse, par la légèreté, par je ne sais quelle élégance souveraine, qui relève bien davantage de la vie spirituelle que de l'esthétique. On dirait un saint qui joue du piano(2). »

 

Nul ne saura définir l'alchimie savante qui fit de ces deux pianistes roumains deux éternités. Le génie n'étant pas la somme arithmétique d'éléments positifs, Enesco reste un mystère, Lipatti un miracle, Haskil une grâce.

 

                                                                              

                                                                                    Catherine Imbert

La Lettre du Musicien, 14 rue Violet, 75015  Paris, France

avec l'aimable autorisation de Denise Marinier

http://www.la-lettre-du-musicien.com/

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(1). Emil Cioran, Bréviaire des vaincus, p. 67. Ed. Arcades, Gallimard 1993.

(2.) André Comte-Sponville, L'amour, la solitude, p. 100. Ed. Paroles d'Aube, 1993.

 

 

POUR EN SAVOIR PLUS

 

Office national du tourisme roumain

12, rue des Pyramides, 75001 Paris

Tél. : (1) 40 20 99 33

 

Centre culturel roumain

1, rue de l'Exposition, 75007 Paris Tél. : (1)40 62 22 70

 

Ambassade de roumanie

5, rue de l'Exposition, 75007 Paris Tél. : (1)40 62 22 07

 

Festival et concours international de piano "Lipatti"

Créé en 1991, le Concours Lipatti s'adresse aux pianistes de moins de 25 ans. Il se déroule à Bucarest tous les deux ans. La première année, il eut lieu à Sinaïa. Cette année, en 1995, du 28 avril au 4 mai, il fut présidé par Georges Pludermacher, sous les auspices de l'Unesco. Voir résultat dans rubrique Concours.

 

Electrecord

Les disques roumains paraissent sous licence "Electrecord". Cette maison d'édition de disques de Roumanie fournit en effet aux éditeurs parisiens les sources à partir desquelles ils peuvent réaliser des disques.

 

EPTA, EUROPEAN PIANO TEACHERS ASSOCIATION

28, Emperor's Gâte, London SW7 4HS.

Tél. : 01 373 7307

L'éditeur en est Carola Grindea qu'on peut joindre à cette adresse.

 

(c) Catherine Imbert (pour le texte seulement)