Catherine Imbert,

pianiste

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Dinu Lipatti raconté par son frère Valentin Lipatti

 

(Paru dans Piano, 9, 1995-1996, numéro hors-série de La Lettre du Musicien, p. 105.

http://www.la-lettre-du-musicien.com/)

 

« Dinu était un homme de foi et qui avait une passion unique: la musique. Cette attitude de bénédictin impliquait l'humilité, la rigueur, et aussi le respect du texte, ce qui explique l'unicité des interprétations de Dinu. Dinu Lipatti ne tire pas la musique à lui. Il la sert. Il ne badine pas avec Dieu.

C'était un être grave, sérieux.

Il avait une petite santé, c'était un homme fragile. Il est né avec une cypho-scoliose (déviation de la colonne vertébrale), ce qui explique qu'il n'était pas très grand. Or, tous les garçons dans la famille étaient grands et hauts. Moi, je mesurais 1,90 mètre quand j'avais 20 ans!

C'était un homme très enjoué, en même temps. Comme j'étais de six ans son cadet, il se plaisait à me raconter des histoires, avec des personnages qui existaient réellement, personnages qui prenaient des allures folles... !

Dinu a commencé à jouer du piano spontanément. Un jour, en entrant dans la petite maison où nous habitions à l'époque, mon père a entendu quelqu'un qui jouait au piano. C'était Dinu qui jouait tout seul. Du Mozart! Et il avait 4 ans !

Son premier maître fut un compositeur de l'époque, Joseph Paschill. Il transposa les premières compositions de Dinu sur des portées musicales, alors que Dinu avait seulement 4 ans. Ces premières compositions se trouvent dans le fonds de la bibliothèque de l'Académie roumaine. Ce sont de petits textes anodins d'enfant, des petites ritournelles d'enfant, titrées: "Chanson faite pour ma mère", "Dispute de ma mère et de mon père".

Lorsque Paschill se sentit débordé par le talent de l'élève, mon père et lui ont fait appel à Mihail Jora, qui était un musicien remarquable. Dinu a été son élève pendant trois ou quatre ans. Jusqu'au jour où Jora a dit à mon père: « Ecoutez, il me dépasse. Je n'ai plus rien à lui enseigner. Vous devriez voir mademoiselle Florica Musicescu. »

Elle, c'était "la musique". Elle a formé totalement Dinu au piano. C'est elle qui l'a préparé au Concours de Vienne de 1933. Cortot était dans le jury et il désirait attribuer le premier prix à Dinu. Mais les gens disaient: « Donner un premier prix à un jeune garçon de 14 ans, ce n'est pas sérieux! » Lipatti a donc obtenu le deuxième grand prix. Nous sommes alors partis à Paris, ma mère, Dinu et moi-même. C'était en 1934. Dinu n'a pas été très influencé par Cortot. Cortot était beaucoup plus romantique. Dinu voyait Chopin à travers le classicisme. Il y avait chez lui un côté cartésien, raisonneur, un côté apollinien. Il était dionysiaque et apollinien, son romantisme était tempéré par un tempérament classique. Mais il adorait Cortot. C'était son grand maître. Ils étaient très liés, très amis. Il disait que le Carnaval de Schumann joué par Cortot était unique.

Entre Clara Haskil et lui, en revanche, il y eut une grande passion musicale. Elle venait chez nous, rue Saint-Romain. Ils jouaient du Mozart, leur passion unique, à quatre mains. Au moment où Dinu a épousé Madeleine Cantacuzène, ce fut une grande douleur cachée pour Clara. Pour lui, elle était la grande amie qu'il sumommait "Clarinette". Ils s'admiraient mutuellement.

Elle a écrit: « Quand on va dans un concert écouter Dinu Lipatti et quand on l'entend jouer, on ne peut plus jouer après lui ce qu'il a joué. » Il l'a beaucoup aidée et elle l'a beaucoup aidé à son arrivée en Suisse. Puis ils s'échangèrent les concerts pour s'aider mutuellement.

Dinu travaillait tous les jours, huit heures par jour. Il était sujet à un trac fou! Deux ou trois jours avant le concert, il ne mangeait même pas. Il avait un trac qui le serrait à la gorge. Par exemple, si le concert était un jeudi, à partir de mardi, c'était "fichu"! Il ne pouvait plus manger ! Il buvait des orangeades, il prenait un peu de jambon mais c'était tout.

A 33 ans, il est mort. Donc, il a eu une carrière fulgurante. Comme Rimbaud en poésie, ou Gérard Philippe. Comme Mozart, Pergolèse, Schubert. Il était ce genre d'artiste qui brûle. »

Propos recueillis par Catherine Imbert à Bucarest, en avril 1994

La Lettre du Musicien, 14 rue Violet, 75015  Paris, France

avec l'aimable autorisation de Denise Marinier

http://www.la-lettre-du-musicien.com/

 

(c) Catherine Imbert (pour le texte seulement)