Catherine Imbert,

pianiste

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Commémoration musicale de l'anniversaire de la mort de Nadia Boulanger,

par Emile Naoumoff, à Gargenville... sous le signe de la foi

 

Vendredi 22 Octobre 1999, vingt ans après le décès de Nadia Boulanger, son élève le pianiste Emile Naoumoff lui rendit hommage dans l'auditorium qu'elle avait fait construire en 1937 à Gargenville, aux Maisonnettes, alors que la famille Boulanger s'y était installée en 1906. Dans ce hameau vivait son professeur et partenaire sur scène Raoul Pugno, inspirateur trop tôt disparu en 1914 alors qu'ils se trouvaient en Russie pour s'y produire ensemble. N'oublions pas que la mère de Nadia était née Princesse Raina Mychetsky (1858-1935), titre auquel "Mademoiselle" ne fut pas insensible.

Chassée aux Etats-Unis par la guerre, Nadia ne retournera plus jamais à Gargenville, même après son retour en France où elle préfèrera vivre au 36 de la rue Ballu, à Paris. Elle confiera "Les Maisonnettes" à son amie Marie Françoise Vauquelin, qui continue à en prendre un soin extrême, quoique désormais locataire de la Mairie de Gargenville, acquéreur depuis peu de ce lieu déjà honoré en tant que "musée historique". Lieu fréquenté par Stravinsky, Paul Valéry, Verhaeren, Gabriele d'Annunzio, chacun inspirant à Nadia une poétique musicale, dans ses compositions. Y plane encore la pâle figure et mince silhouette de Lili, la soeur cadette de Nadia, première femme au monde à obtenir, en 1913, à vingt ans, le premier grand prix de Rome, décerné pour sa cantate Faust et Hélène.

Attaché autant aux "Maisonnettes" qu'aux deux soeurs, Emile Naoumoff choisit de jouer la dernière oeuvre de Lili, Pie Jesu, qu'elle dicta note à note à Nadia, avant de mourir à l'âge de vingt-quatre ans et huit mois, disant ces trois mots: "sempiternam Requiem. Amen". C'était le 15 Mars 1918 à Mézy-sur-Seine.

Dans cette atmosphère, le pianiste interpréta un Requiem, celui de Fauré, dans une transcription pour piano qu'il créa et enregistra le 12 Mars 1999 "dans une indicible émotion" - nous dit-il - "car j'espérais ne pas apprendre la mort d'une personne chère à mon coeur". Ce jour-là même, en sortant du studio d'enregistrement, la radio annonçait le décès de Yehudi Menuhin. Menuhin l'avait dirigé alors qu'il n'avait que dix ans dans son propre concerto pour piano et orchestre.

Suivant la tradition de la "Boulangerie", Emile Naoumoff fit entendre un de ses très jeunes élèves de douze ans, remarqué à l'Académie qu'il dirige chaque été à Rangiport, près de Gargenville, Jean-Frédéric Neuberger, dans une pièce pour piano non titrée que cet enfant compositeur venait tout juste d'achever pour cette commémoration.

Une messe suivit, ponctuée par le Requiem de Fauré, mais, cette fois, chantée par la chorale de Louveciennes, particulièrement émouvante dans le Sanctus et l'Agnus Dei. Instants musicaux d'autant plus poignants que la cérémonie fut officiée par un ancien pianiste-concertiste, le père Jean-Rodolphe Kars de Paray-le-Monial, directeur artistique et conférencier du Festival Messiaen à l'Eglise de la Trinité depuis 1995. C'est le diacre, Yves de Brunhoff, qui l'assista. Le souvenir du si regretté pianiste Thierry de Brunhoff était intense, lui qui depuis 1974 est devenu Frère Thierry-Jean à l'Abbaye d'En-Calcat.

Dans son Homélie, le père Kars révéla à l'auditoire l'essence et l'existence de la Lettre que le Pape écrivit en avril 1999 aux artistes "dont toutes les activités sont aimantées par Dieu, les assimilant aux pélerins sur cette terre pour façonner la Jérusalem céleste au-delà du mystère insondable de la souffrance" Enfin un témoignage de douce reconnaissance et d'éventuelle consolation en direction des coeurs des artistes souvent trop ignorés! Il est possible de se procurer ce texte à La Procure pour 25FF.

L'émotion fut à son comble lorsque le père Kars décrivit la fin de Nadia Boulanger sur son lit de mort, rue Ballu, aux côtés de Léonard Bernstein lui demandant "Comment vous sentez-vous?" "- Je me sens tellement forte... C'est une force intérieure, parce que le corps..." et elle n'acheva pas sa phrase. Peut-être parlait-elle sous l'emprise de cette austère et légendaire volonté si persévérante qui ne l'abandonna jamais, dans l'intérieur d'elle-même.

Cette foi en la vie, Emile Naoumoff nous la transmit avec une gravité visible et palpable. Il retournait le lendemain à l'université de Bloomington dans l'Indiana, aux Etats-Unis, pour y enseigner auprès de Pressler et György Sebök, en tant que professeur titulaire à vie de sa classe de piano. Souhaitons-lui d'énormes joies à travers sa pédagogie et ses rencontres, reflets vivants de ce que lui a manifestement légué Nadia Boulanger, elle dont on recensa mille huit cents élèves au cours de sa longue vie, parmi lesquels Dinu Lipatti, Igor Markévitch, Astor Piazzolla et Jean Françaix.


Catherine Imbert, Paris 12 novembre 1999

 

(c) Catherine Imbert