Catherine Imbert,

pianiste

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Andreï Vieru, "l'autodidacte"

 

(Paru dans Piano, 9, 1995-1996, numéro hors-série de La Lettre du Musicien, p. 114.

http://www.la-lettre-du-musicien.com/)

 

Andreï Vieru, 33 ans, pianiste roumain établi en France depuis 1988, estime qu'il n'y a qu'une école: celle qui s'oppose aux idées reçues.

- A quelle école avez-vous le sentiment d'appartenir?

Je me méfie toujours des généalogies. Chaque fois que l'on parle de la Roumanie, on cite des noms comme Haskil, Lipatti, Lupu... Il y a bien un trait commun à tous ces artistes-là: leur façon d'aller vers l'autre en allant vers ce qu'il y a de plus profond en eux-mêmes. A mon avis, il n'y a pas d'école roumaine. Les Roumains - à plus forte raison, les artistes roumains - sont trop individualistes pour former un clan. La seule chose à enseigner, c'est « comment devenir autodidacte» !
 

- Avez-vous été très influencé par la musique dès votre plus jeune âge?

Mon père étant compositeur (1), j'ai, bien entendu, écouté beaucoup de musique très tôt. Cependant, ma pensée ne s'est pas forgée que par la musique. Pendant mon enfance, je lisais des livres de mathématiques comme d'autres lisent des romans, au grand désespoir de mes parents qui me prenaient pour un illettré. A 18 ans, revirement subit. J'ai complètement cessé de lire des livres de mathématiques et j'ai commencé à lire, comme tout le monde, des romans. Le moment n'est pas encore venu pour retourner aux mathématiques. Mais je ne veux pas rester confiné dans le domaine des doigts, des muscles.

- Vous étiez inscrit au Conservatoire Ciprian-Porumbescu de Bucarest pendant quatre années...

Oui, bien sûr, officiellement, j'étais toujours classé "musicien", car à Bucarest, comme ailleurs, il fallait toujours classer les gens, il fallait que la police ou l'' 'opinion publique" sache qui vous étiez et ce dont vous vous occupiez. Au Conservatoire, j'ai été l'élève de Dan Grigore. Si vous allez à Bucarest, allez l'écouter, en tout premier lieu. Il a un très grand répertoire, dont il a choisi, quelque peu à l'instar de Michelangeli, une partie relativement limitée pour la jouer en concert, pour l'y creuser, pour l'y approfondir. La quantité ne l' intéresse guère. Je ne me suis jamais débarrassé du trac que j'ai eu devant lui, lors de mon premier "cours", et que j'ai continué à ressentir, toutes les fois que je devais lui jouer quelque chose. (Il récusait les mots "cours"ou "leçons". Il savait que l'Art s'apparente au Zen : il n' y a là rien à enseigner. Mais j'ai énormément appris de lui.) C'est dire l'admiration qu'il inspirait.

- Que pensez-vous de la condition de l'artiste en France, par rapport à celle qui est vécue en Roumanie?

A l' époque où j' y vivais, un artiste ne risquait pas plus que les autres de mourir de faim. Il jouissait - en théorie du moins - d'un statut relativement privilégié: on le prenait au sérieux, et il s'en trouvait plus surveillé que le commun des mortels. En France, ou bien on vous prend au sérieux et vous avez des revenus faramineux non imposables, appartement de fonction, ligne téléphonique gratuite et carte Orange en cadeau, ou bien vous êtes quasiment ignoré.


- Marius Constant, votre compatriote, dit que vous avez quelque ressemblance avec Glenn Gould...

Bien que j'admire Gould pour son mépris du "stylistiquement correct", j'ai plutôt un certain culte pour l' originalité cachée, inévidente. Pour L'Art de la fugue par exemple, j'ai été assez content que personne ne m'ait parlé de mes changements de tempi dans le onzième contrepoint (rapide-lent-rapide) et dans l'ultime fugue (lent-rapide-lent). La dissolution dans la résonance de la "fin" de cette fugue inachevée a également été perçue comme quelque chose de naturel et non comme une simple trouvaille.

- Que pensez-vous de la "musique en boîte", pour reprendre l'expression de Celibidache ?

J'aime bien certains concerts enregistrés, parfois plus encore que les concerts eux-mêmes. Qu'est-ce qu'un concert réussi? Une supercherie, une hallucination qui, photographiée, ne donne plus rien? Je ne le pense pas. Il nous reste heureusement des disques plus ou moins autorisés de Celibidache, Michelangeli, Gould, Richter.

Propos recueillis par Catherine Imbert


 

Le double CD enregistré par Andrei Vieru (INA Mémoire vive) avec, entre autres, l'enregistrement public de L'Art de la fugue et de la Sonate de Liszt, a été choisi parmi les meilleurs disques de l'année 1994 par Le Monde et Europe 1.

(1) Les œuvres d'Anatol Vieru sont éditées chez Salabert.

La Lettre du Musicien, 14 rue Violet, 75015  Paris, France

avec l'aimable autorisation de Denise Marinier

http://www.la-lettre-du-musicien.com/

 

(c) Catherine Imbert (pour le texte seulement)